Rouge

Rouge. Rouge comme le sang. Un sang légèrement pourpre, d’une pureté absolue.

Elle était là, debout, éblouissante dans cette robe dont la couleur appelait la passion.

Impossible de détourner mon regard d’elle. J’étais comme pétrifié.

Qui était-elle ? D’où venait-elle ?

Dans ce parc où les fleurs dessinaient un paysage féérique, j’avançais, étranger. Une marche fragile, insolite, dont la seule finalité était de se poser sur les pétales de cette merveilleuse amarante.

Elle se retourna.

Ses longs cheveux, d’un noir légèrement bleutés, se soulevèrent puis retombèrent sur ses épaules en un mouvement harmonieux.

Je fus aussitôt frappé par la profondeur de son regard. Mon cœur s’arrêta de battre.

Un sourire aux coins des lèvres, elle détourna les yeux et se dirigea vers la sortie.

Confus mais tiraillé par le désir de la suivre, je me remis en marche.

Elle avait ce je ne sais quoi des stars cinématographiques.

Etincelante, elle avançait gracieusement, langoureusement même.

Ses mollets, fuselés par de longs escarpins noirs, se dessinaient à chacun de ses pas.

J’aurais voulu crier pour qu’elle cesse de me fuir…

Non. Ne pas s’affoler, presser un peu le pas, arriver à sa hauteur pour…

« Vous avez l’intention de me suivre longtemps comme cela ? »

Cette voix… oui, cette voix était telle que je me l’imaginais. Décidée, agressive, teintée malgré tout d’une fine douceur.

Les sourcils froncés par l’agacement, elle me fixait et attendait, les bras croisés, une explication à mon comportement.

« … »

Quelques secondes s’écoulèrent, interminables. Elle me jaugeait littéralement d’un regard transperçant.

Si je pouvais lire dans ses pensées…

Je n’osais bouger de peur d’appesantir ce silence lancinant.

« Votre prénom ? »

« Guillaume… et vous ? »

« Nina »

« … »

« Puisque cela ne vous dérangeait guère, tout à l’heure, de me suivre, accompagnez-moi, cela m’égaiera peut-être… ! »

Ses lèvres vermeilles esquissèrent un léger sourire.

Etait-ce possible ? Auparavant irritée par ma présence, légèrement méprisante à mon égard, elle souhaitait dès à présent que je lui tienne compagnie …?

Trop heureux pour m’en inquiéter alors, je lui proposais mon bras.

Rouge. Rouge comme le sang. Je ne sus que trop tard ce qui avait suscité en elle cet intérêt soudain.

Je connaissais ce chemin qui m’unissait à elle tant je l’avais parcouru, même en rêve.

Cela faisait six mois maintenant que nous nous étions rencontrés et je ne vivais que par elle.

La porte d’entrée, grenat, était entourée de deux colonnes de style romain d’où s’étiraient de nombreuses plantes grimpantes aux milles couleurs. La tête de lion me regardait, ouvrant grand sa large gueule. J’avais un code… Deux petits coups secs, deux secondes puis deux autres coups et attendre… attendre de voir celle qui illuminait mes pensées.

Ses pas résonnaient dans le long corridor au sol de vieux marbre rose et je la devinais se regardant dans le miroir placé sur le mur de gauche avant de m’ouvrir. Nina m’accueillait, souriante, belle comme un ange et me devançait à l’intérieur tandis que je pendais mon par-dessus à un vieux porte-manteau de bois lustré. Je la rejoignais ensuite au salon. Les murs tendus de satin d’un rouge mât me conviaient, dans cette ambiance orientale, au calme et à la volupté. J’attendais qu’elle me donne ce doux baiser qui ouvre la voie aux mille délices…

Mais depuis peu, son attitude changeait. Elle semblait préoccupée.

Immobile, elle fixait un tableau.

La première fois que j’avais observé ce dernier, un sentiment d’angoisse accompagné de picotements désagréables s’était emparé de moi. Il s’agissait d’un portrait.

Un homme d’une quarantaine d’années, brun aux traits effilés, les sourcils épais, le regard froid, la bouche tordue en un rictus sardonique, paraissait suivre chacun de nos mouvements. Son visage exprimait la haine. Nina avait plusieurs fois esquivé mes interrogations quant à cet ouvrage étrange si bien que je m’étais jusqu’alors contenté de l’exclure de mon champ de vision. Mais à présent, elle semblait absorbée dans la contemplation de cette peinture éteinte qui buvait sa lumière, sa force de vie.

Je ne pouvais davantage faire semblant d’ignorer cette figure si effroyable…

Des larmes perlèrent sur le doux visage maintenant albâtre de Nina.

« Je suis mariée […] cet homme […] il rentre dans deux jours d’un […] désespérée »

Rouge. Rouge comme le sang qui gèle mes veines, le feu qui dévore mes sens, mes sentiments, ma flamme. Qui annihile toute sensation…

«[…] à moins que… »

Le scénario était simple.

La porte serait ouverte, j’entrerais discrètement… Fallait-il pour cela ôter mes chaussures ? Oui, certainement.

Je trouverais l’arme dans le meuble près de la cuisine, à l’extrémité droite de la seconde étagère, derrière la boîte rouge. Ensuite…

Rouge. La pomme interdite… Tentante…

Fatigué. Exténué. Il fait nuit noire. C’est l’heure.

Le cœur battant à tout rompre, je me fonds dans le paysage.

Tapi contre le mur qui jouxte la villa, je guette le moindre bruit, le moindre mouvement. Rien.

Mon souffle, retenu, résonne en moi. L’action jusqu’alors imaginée est enclenchée.

Guillaume, réveille-toi !

Des crampes commencent à saisir mon corps tout entier.

Il fait froid. Un chien hurle dans le lointain.

Nina…Nina…Pourquoi ?

Cesse tes gémissements ! Ressaisis-toi !

J’avance. Baissé, je dépasse la première fenêtre et me dirige vers la porte… Ouverte.

Mes yeux ne se détachent plus du meuble. Mes pieds glissent légèrement sur le sol. Ma respiration devient difficile à maîtriser.

J’ouvre le meuble. La boîte rouge est là. L’arme aussi. Un pistolet noir qui semble déjà avoir servi.

Personne dans le séjour. J’entends des voix. Elles proviennent de la chambre à coucher.

J’avance. Je sens des gouttes de sueur perler sur mon front.

Un mètre. La porte est entrebâillée. Mon regard s’immisce à l’intérieur de la pièce.

Il est assis au bord du lit et enserre la taille de Nina.

Les yeux de celle-ci fixent intensément la porte. Elle m’attend.

L’arme est prête à l’emploi. Le chien relevé.

Je glisse le canon dans la mince ouverture. J’ai peur. Peur de tirer sur Nina.

Elle a vu l’arme et se déplace soudainement vers la gauche.

Mon index se crispe sur la gâchette. Je suis paralysé.

« Bon sang mais tire Guillaume, tire ! » hurle-t-elle.

La détonation parvient lointaine à mes oreilles. Des picotements désagréables montent en moi. Un poids énorme pèse sur ma poitrine. J’étouffe. Mes jambes tremblent. Je m’évanouis.

La lumière, trop forte, est insupportable. Je sens les larmes couler le long de mes joues.

Poisseuses.

Impossible de bouger.

En quelques secondes mon cerveau tente de retracer l’enchaînement des événements.

Je suis prisonnier de cordes tellement serrées que mes membres sont endormis. Je suis étendu sur le sol. Que s’est-il passé ??... ET SI JE NE L’AVAIS PAS TUE ? ? ? Se serait-il vengé ? Nina était-elle hors de danger, vivante ?

Seule ma tête peut encore se mouvoir… Bizarre : j’aperçois le corps de ma victime au pied du lit. Je ne comprends rien.

Elle est là, debout, dans l’embrasure de la porte.

Lasse, elle fume et contemple les volutes de la fumée s’élever dans l’air. Elle s’est emparée du pistolet et le tient négligemment dans sa main droite. Son visage s’est transformé. Une certaine raideur a détrôné la douceur qui émanait de ses traits.

Son bras droit se lève lentement. Le pistolet forme une excroissance saisissante, effrayante au bout de sa main si fine.

J’observe le canon se diriger ostensiblement dans ma direction…

Soudain je comprends…

NON !

Deux corps sont étendus… Leurs sangs se mêlent lentement…

Rouge…

Frères de sang…

© mars 2017 by Eva Baquey

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