Nocturnes


Trois heures du matin. Je ferme les yeux mais n’arrive pas à dormir. Son souvenir me hante. Je ruisselle de sueur.

Depuis sept ans je me cache, depuis sept ans je fuis. J’ai peur.

J’ai appris à survivre, ne baisse jamais ma garde, ne laisse jamais de trace.

Je me déplace de nuit et évite la foule.

Je marche tête basse, respire silencieusement, les oreilles aux aguets.

J’ai soif.

Absorbée par la contemplation de l’éclat de lune se reflétant sur la surface plane emplissant mon verre d’eau, j’écoute craquer les marches de l’escalier. Plus que la chambre étroite qui me sert d’habitation, ce vieil allié a motivé mon choix. Il m’alertera.

Mes armoires sont vides.

Dehors pas un bruit. Le vent caresse mes joues, le bruissement des feuilles me calme. Sur le trottoir d’en face, une ombre. Je suis sa trajectoire du coin de l’œil. Elle disparait. Je respire.

La boutique du coin de la rue est légèrement isolée. L’orientation des rayons est ainsi faite qu’elle me permet de surveiller les entrées. Les deux employés me sont familiers. Je ne leur parle pas mais ils connaissent mes habitudes. Quelques courses sommaires, rapides et payées en liquide. Je file.

Je m’entraine au quotidien dès l’aube. La salle est vide, les tatamis usés.

Je me défoule, libère le feu qui brûle en moi. Les murs renvoient le bruit mat du choc de mes gants contre le cuir brun. Le mouvement de mes jambes, saccadé, soulève la poussière. La sueur me pique les yeux, mes larmes ponctuent l’espace avant de parsemer le sol de leurs éclats brillants. J’ai mal, retiens mes cris. Mes muscles durcissent et crampent. Je suis en transe. Je t’attends. Viens. Viens si tu l’oses.

Ce soir j’absorbe ma dose de sucres lents et de protéines. Ce soir je suis rassurée. Un entrainement de plus avant notre affrontement, je te vaincrai.

Huit ans auparavant. Début de l’été, jour de marché. Je flâne parmi les étals, profitant du fabuleux mélange des couleurs et des formes. Enivrée par les arômes de poulets rôtis, d’épices exotiques, des lavandes, tournesols et autres fleurs de saison, je me laisse guider au fil des fines allées, bercée par les éclats de voix auxquels se juxtaposent bruissements de sacs papier, raclements de cageots aux sols et sons cristallin de verres qui s’entrechoquent.

Toute à ce spectacle, je ne la remarque pas de suite. Elle m’interpelle. Je me retourne instinctivement, persuadée qu’elle s’adresse à une autre personne. Je note son sourire amusé au moment même où mes yeux se posent à nouveau sur elle. Grande, élancée, elle porte un chapeau souple aux larges bords d’où s’échappent de beaux cheveux noirs épais et ondulés. Une paire de lunettes de soleil, moderne, souligne la finesse de son visage. Sa peau est dorée, résultat de la caresse d’un soleil naturel. Elle s’avance vers moi avec l’assurance d’une star américaine. Elle me trouve belle et cherche un modèle pour une expérience innovante. Flattée, intriguée, j’ai besoin d’en savoir plus. Elle m’invite à boire un café au bord du canal. J’accepte.

Je vis un amour intense depuis trois mois. Loin de ce genre de passion destructrice qui vous consume. Rien ne semble faire obstacle au moindre de mes projets. L’expérience a réussi. Je me suis lancée suite à mon parcours initiatique. Je travaille le bois et en caresse quotidiennement les courbes. Spécialisée dans les meubles en marqueterie, je redonne vie aux précieux biens de mes premiers clients. Chaque matin, j’hume avec délice l’odeur du bois travaillé et conçois les lignes des nouveaux projets qui me sont confiés. Le midi, je la retrouve dans un petit restaurant. Parfois elle me surprend et m’apporte un plat préparé par ses soins et nous le dégustons à l’ombre du platane, au fond de la cour fleurie. J’aime son sourire, sa joie de vivre.

Un jour elle ne vient pas ni ne répond à mes appels. Je rentre à la maison. Personne.

N’ayant pas de nouvelle, je décide de retourner à l’atelier. Elle connait mes habitudes et se dirigera naturellement là-bas pour me rejoindre. Je dois livrer une table marquetée prochainement et sais que la reconstitution minutieuse du motif va absorber mes pensées. Concentrée sur l’ouvrage, je ne m’aperçois pas de suite que le soir est tombé. Toujours pas de nouvelle. Je rentre. La maison est éclairée et elle m’attend allongée sur le canapé, un livre entre les mains. Elle a eu un accident, n’avait plus de batterie et les dégâts sont purement matériels. Je suis soulagée. Elle est belle, je m’allonge à ses côtés.

Neuf mois viennent de s’écouler. Je viens de découvrir mon atelier complètement dévasté. Les pots de colle et de vernis renversés composent des cercles laqués sur le sol, emprisonnant ça et là quelques pointes, pièces de bois ou autres bouts de tissu. Je suis sans voix devant ce spectacle étrangement fascinant. Rien n’a été volé.

La police nous questionne plusieurs fois. L’épisode de l’atelier pose souci. Nous vivons dans un endroit tranquille et une femme a disparu il y a pratiquement un an, à la même période. Elle était brune, élancée. De son côté, Joanna ne me parle plus. Elle me repousse quand je l’approche, se teint les cheveux en roux et accentue notre ressemblance nouvellement créée en m’empruntant des habits. J’ai la sensation étrange de vivre aux côtés d’une étrangère qui serait tout à la fois ma jumelle.

Je la surprends parfois en train de me fixer. Cela me rend mal à l’aise. J’ai du mal à contrôler ma respiration. Souvent elle soutient mon regard tandis que ses yeux se plissent légèrement. Je ne ferme plus les yeux de la nuit.

Je viens de m’enfuir sous ses cris. Ses paroles résonnent encore dans ma tête : « De nous deux une seule doit survivre ». Ce sera moi, je te le promets.

© mars 2017 by Eva Baquey

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