Etrange mécanique


Depuis quelques temps il n’avait plus qu’une idée : partir, partir loin, partir très loin d’ici. Loin de cette vie rythmée qui le dirigeait. Loin de cette nappe haletante qui le happait.

Il ne voyait plus rien. Sa femme, ses enfants... Tout se dissimulait dans le décor grisâtre des rues pourtant ensoleillées qui l’entouraient.

Mur, rue, pavé. Il étouffait. Son pied s’était englué.

Bruit, odeurs, couleurs. Rien. Il ne sentait plus rien.

Ce soir il rentrera chez lui. Ses deux fils accourront, ravis de s’envoler dans ses bras. Il embrassera rapidement sa femme et lui demandera si sa journée s’est bien passée. Elle lui retournera la question. Il ne répondra pas.

Louis et Maxime hurleront à la volée pour marquer le pas.

Etrange Mécanique… Rires, pleurs, cris, soupirs. Il ne résistait plus.

Rien, il ne ressentait rien.

Il s’était laissé porter, conquis par le rythme régulier qui l’avait accueilli en son sein. Ce battement rassurant l’avait entouré d’une chape sournoise. Il avait maintes fois tenté de fracasser ce miroir effrayant mais rien, rien n’y faisait.

Les soirées à deux, les dîners entre amis, les après-midi ciné avec les enfants. Pierre après pierre, ils avaient construit cette vie. Caillou dans l’eau, il coulait avec elle.

Louka, sa femme, essayait de donner le change. Il la rendait triste, cela le désolait.

Réelle ou virtuelle, quelle que soit l’option, il s’en sortirait, il le savait, il n’était plus seul.

L’ombre le déchiquetait. Il sentait son sang couler dans ses veines, sa tension étreindre son cerveau. Il était transi de froid, les muscles tétanisés. Un bourdonnement de plus en plus prégnant écartelait sa tête. Prends un comprimé, laisse-toi aller.

Quatre ans déjà.

Il était avocat et venait de gagner un procès majeur. Associé d’un cabinet jouissant d’une excellente réputation, il avait fait ses preuves et attendait l’affaire qui allait le propulser parmi les ténors du barreau. Un homme mûr, à la tête d’une grosse fortune, avait alors souhaité qu’il le défende. Il s’était plongé corps et âme dans l’étude du dossier, avait fait appel à des enquêteurs indépendants et s’était renseigné auprès de sources officielles et parallèles. Certes son client n’était pas des plus innocents mais rien ne laissait penser qu’il était coupable. Cet enfant, gisant sur le sol, désarticulé, avait marqué les actualités.

Lui-même venait d’être père. Il s’était projeté. C’était donc non sans une certaine appréhension qu’il s’était adressé à Juan Dos Santos lors de leur première entrevue. Ce dernier s’était laissé aller sans ciller aux confidences. Il avait répondu à l’ensemble de ses questions et s’était avéré doué. Très à l’aise malgré les circonstances, il s’était épanché sur la difficulté de son quotidien, les derniers méfaits de ses collaborateurs, ses difficultés concurrentielles. Etonné quant à la soudaineté de cette apparente confiance, Marc avait dû le stopper net. Il ne souhaitait pas compromettre son intégrité professionnelle et perdre le suivi de cette affaire.

Au cours du procès, Marc avait fait preuve d’une certaine endurance et sa maitrise avait été remarquée. L’avocat de la partie adverse était brillant et bénéficiait toujours de l’effet de stupeur provoqué par le meurtre infantile. Pourtant Marc avait progressivement réduit à néant les torts reprochés à son client de son côté de plus en plus à l’aise. Leur présence dans la presse, ses prises de paroles, ne cessaient de croître.

Au cours d’une énième soirée éclairée par la lumière de sa lampe de bureau, il avait reçu un appel étrange. La voix semblait lointaine malgré l’indicatif téléphonique affiché sur l’écran de son mobile. Une voix de femme, à peine audible, plutôt craintive, des chuchotements, un rire puis un clic. On avait raccroché.

Il n’y avait pas vraiment prêté attention jusqu’à ce que cela se reproduise. De plus en plus souvent et de manière rapprochée. Le même enchaînement.

C’était sans aucun doute rattaché au procès en cours. Il s’en était ouvert à Louka, pensant conjurer ce pressentiment.

Dos Santos lui avait imposé sa volonté de faire témoigner sa femme au procès. C’est ainsi que Diana s’était littéralement offerte au public. Longiligne et de grande taille, la jeune femme était apparue serrée dans un legging argenté, la poitrine imposante et sciemment mise en valeur par un pull moulant au décolleté plus que plongeant. Elle avait pris le temps de se décolorer davantage encore ses longs cheveux naturellement bruns et avait ajouté du rouge à son maquillage permanent. C’était avec une certaine nonchalance accentuée par un déhanché coulé qu’elle était entrée dans la salle, affrontant fièrement les regards, les yeux fixés sur son époux. Marc lui avait demandé de jeter son chewing-gum avant d’entrer dans la salle. Elle se mordillait nerveusement la lèvre. A l’entendre, son mari était intègre, rangé. Il avait connu des moments difficiles mais s’en était toujours sorti, seul. Elle l’admirait pour son courage, sa force de travail. Jamais il n’aurait fait cela.

Marc avait prévenu Dos Santos, Diana ne serait qu’une parenthèse de plus au cours du procès…

Nouveau soir, nouvel appel. Voix de femme à peine audible, plutôt craintive. Chuchotements. Rire puis plus rien. On avait raccroché.

Louka était inquiète. Elle avait avoué avoir été verbalement agressée plusieurs fois depuis le début du procès. Enceinte, sa deuxième grossesse était plus chaotique que la première et il s’en voulait de ne pas lui accorder plus de temps. Elle comprenait, ou du moins tentait de le lui faire croire, mais il n’était pas dupe. Maxime allait plutôt bien mais Louis était lointain. Il ne l’embrassait jamais, le fuyait presque. Il le surprenait quelquefois le regard fixé sur lui, le visage inexpressif. Pour se rassurer, il s’imaginait partir en vacances avec eux dès le procès terminé. Il récupérerait son fils.

Dos Santos se sentait suivi. Une masse invisible pesait sur ses épaules. Il tentait de maintenir le rythme régulier de sa marche. L’air était humide et froid. Il avait remonté le col de sa chemise. Ses talons résonnaient affreusement sur le sol. Depuis sa sortie du parloir, il n’était pas tranquille. Diana l’avait prévenu. Sans lui les chiens étaient aux abois. Ce soir il appellerait l’avocat, ce soir il demanderait une protection.

Marc essayait de dormir. Louka lui tournait le dos. Il aimait parcourir des yeux la ligne de ses hanches en partie dissimulées par les draps. Il avait soudainement envie d’elle mais n’osait pas, n’osait plus. Le mouvement irrégulier de sa respiration trahissait le fait qu’elle ne dormait pas. Une tension planait sur la pièce. Elle n’était pas érotique.

Il était figé, droit. Ses doigts de pieds, bleutés, semblaient crispés. Son visage était éclairé par une lumière crue qui faisaient ressortir ses traits bouffis et la couleur violacée de sa peau. Il avait souffert. Un trait net et large coupait son cou. Diana reçut cette vision comme un coup de poignard.

Dos Santos avait les traits tirés. Il lui annonça froidement la mort de son fils. Marc n’en avait pas été averti. Il se surprit à admirer le sang-froid dont son client faisait preuve. Il lui conseilla de formuler une demande d’isolement au plus vite et promit de revenir rapidement. Il avait rendez-vous en banlieue et ne pouvait lui en dire plus pour le moment.

Alitée depuis quarante-huit heures, Diana fumait. Les mégots de ses cigarettes envahissaient le cendrier désormais trop petit posé à même le sol. Certains étaient tombés, striant la moquette épaisse et colorée. Lorsque la sonnette de l’entrée retentit, elle hésita. L’avocat devait passer, elle le savait. Elle se leva, enfila son peignoir et se dirigea d’un pas léger et maitrisé vers la fenêtre. A l’abri derrière le rideau tiré, elle glissa son regard à l’extérieur et repéra sa voiture, une BM gris métallisé. Derrière elle se tenait une mini cooper orange. Elle descendit lui ouvrir.

Un fin chemin rosé suivant le tracé sinueux de ses larmes s’était formé sur le ton hâlé de son fond de teint épais. Accentuées par les coulées charbonneuses et diluées de son mascara, ses cernes soutenaient le regard fixe qui le transperçait froidement. Elle ne lui adressa pas mot, lui répondit seulement. Lorsqu’il cessa ses questions, elle ferma la porte.

Il avait soudainement ressenti une furieuse envie de l’avoir pour lui tout seul et l’avait invitée au restaurant. Elancée dans son fourreau noir, les jambes galbées par les hauts talons de ses escarpins préférés, Louka descendait élégamment les marches de l’entrée. Son port de tête altier mettait en valeur la finesse de sa silhouette. Accaparé par ses yeux dorés, Marc saisissait l’importance des sentiments qui l’unissaient à elle. Ce soir ils étaient seuls.

Il s’était réveillé apaisé. La soirée avait été agréable.

Louis s’était endormi facilement et la jeune fille qui le gardait était partie dès leur arrivée. Il chercha machinalement Louka de la main. Le lit était vide. Elle était sûrement descendue avec Louis et l’attendait pour prendre son petit déjeuner. Il avait faim.

Il sortit du lit et descendit l’escalier tout en les appelant. Pas de réponse. La voiture n’était plus dans l’allée. Il retourna dans le salon, attrapa son téléphone et appela Louka. Elle était en messagerie. Il lui demanda de le rappeler, avala un bol de céréales et partit sous la douche. Dos Santos avait obtenu un isolement de cinq jours, cela lui laissait le temps d’enquêter sereinement sur l’affaire.

À nouveau les chuchotements, cette fois-ci sur son répondeur. Il lui sembla entendre des pleurs écrasés sous les rires de premier plan. Machinalement il tenta de rappeler Louka. Il n’avait pas de nouvelle depuis ce matin et avait tenté de la joindre à plusieurs reprises. Elle n’avait pas l’habitude de regarder son téléphone et le laissait souvent en vibreur dans son sac à main. Au moment où il allait le glisser dans sa poche, ce dernier se mit à sonner. Il reconnut sa voix. Louka lui expliqua qu’elle avait peur, qu’elle était partie. Il ne devait pas chercher à la joindre, elle l’appelait d’un jetable. Elle reviendrait une fois le procès terminé.

Il y avait beaucoup de monde. Les journalistes filmaient la scène à renfort de discours préparés par leurs pairs. Diana gardait la tête haute, les yeux cachés derrière de grosses lunettes noires. Sa tenue se voulait sobre mais la fente latérale haut placée de sa jupe noire n’était pas adaptée. Ses talons, trop hauts, accentuaient la cambrure de ses reins. La presse, les personnalités locales, les photographes avaient eu raison de sa tristesse. Elle était convaincue que son fils aurait apprécié qu’elle soit elle-même pour lui rendre un dernier hommage et s’en était réconforté.

Entouré de deux policiers, Dos Santos regardait fixement devant lui, imperturbable quant aux flashes ou autres manifestations d’intérêt que la presse lui manifestait. Il avait demandé à revêtir un gilet pare-balles et semblait nerveux. Le premier choc, violent, s’était porté à hauteur de sa côte gauche. Le second l’avait déséquilibré et il était tombé. Il entendit trois détonations et perdit connaissance.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, les lunettes noires de Diana le regardaient. Derrière elles, un groupe de personnes s’était formé. Il remarqua un tracé rouge écarlate et luisant sous les pieds d’un homme et comprit. Il était seul.

Dos Santos l’avait invité plusieurs fois depuis la fin du procès. Sa femme et son fils disparus, il avait investi une nouvelle villa et prétendait devoir profiter de la vie en leur mémoire. Il avait été lavé de tout soupçon. L’enquête avait permis de relier la mère de Théo, l’enfant désarticulé trouvé étendu à même le sol, au double meurtre de Diana et de son fils. Elle avait également été identifiée à partir de son numéro d’appel comme étant l’auteure des chuchotements qui avaient inquiétés Marc et Louka souhaitant que Dos Santos se retrouve sans conseil. Accompagné par Louka, Marc s’était rendu sur place. Son ancien client connaissait du beau monde et ils avaient envie de s’amuser un peu.

Louka souriait, concentrée. Il savourait l’instant et admirait son profil parfait. Légèrement enivré, il lui avait confié le volant. Sa main gauche lui caressait la cuisse et elle la repoussait gentiment. Le portail passé, elle se gara, éteignit les lumières et se lova contre lui, lui glissant un baiser appuyé dans le cou. Laissant échapper un petit rire, elle se releva et sortit de l’habitacle. Il la rejoignit, lui enserra la taille en l’embrassant lourdement, avide. Elle se détacha avec difficulté et se dirigea rapidement vers la porte d’entrée, un doigt sur la bouche.

La baby-sitter partie, ils se dirigèrent vers l’escalier, s’effeuillant progressivement dans les marches, ponctuant leur montée d’arrêts alanguis. Ils atteignirent le palier avec rires, Louka se faufilant dans le couloir menant aux chambres.

Le hurlement de Louka surprit Marc.

Louis gisait sur le sol, désarticulé.

L’ombre le déchiquetait. Il sentait son sang couler dans ses veines, sa tension étreindre son cerveau. Il était transi de froid, les muscles tétanisés. Un bourdonnement de plus en plus prégnant écartelait sa tête. Il prit ses comprimés et ferma les yeux.

© mars 2017 by Eva Baquey

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